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Mois : juillet 2017

Démolitions, 71 rue bellecombe, 14 et 16 rue germain.

Démolitions, 71 rue bellecombe, 14 et 16 rue germain.

Avec ses espaces dégagés et arasés de verdure, Ce charmant pan coupé dessiné entre les rues Germain et  Bellecombe ressemblait à une résurgence d’un autre temps.  Captive dans cet assoupissement de branches, cette touche de couleur étonnait la longévité.  Minuscule mais orgueilleuse flaque tout irisée d’émeraude, elle s’était, pour traverser jusqu’à nous les décennies, affairée docilement aux besognes requises d’elle dans la succession des hommes et des heures.

Détail, jambage du portail d’entré 71 rue Bellecombe.

Depuis longtemps déjà pourtant ses murs, ses arbres, n’avaient de force qu’à prêter leur reflet à la croissance monstrueuse qui se dressait alentour, croissance plus monstrueuse encore à mesure que sa convoitise la portait à se pencher sur elle. Avec le temps, l’acte final joué à grands bruits, elle s’est ensevelie dans un dernier sommeil. Et voici, cette dernière nuit a bien compté de pétales au pauvre bouquet. Son portail d’angle, en sursis, assume seul désormais la charge du souvenir. Figé, changé, vestige de plus, il a pris les allures et le teint gris d’une cassette dépouillée de son trésor, tout le reste s’en est allé.

Allée du 71 rue Bellecombe/14 et 16 rue Germain, printemps 2017.

Difficile d’entrainer avec moi ce soir mes pensées sur son souvenir. Mon imagination se fond dans les dernières agitations de ma mémoire toute faite de pudeurs et de voleries. Ces choses je les ai dépouillées du regard à force de les embrasser des deux yeux, j’ai l’impression de les avoir usées. Je n’ose alors imaginer ce qu’elles ont été pour tant de ces autres, qui les ont connues, habitées, fréquentées, celles et ceux enfin et surtout qui les ont fait vivre jusqu’à la fin, plutôt que de les avoir comme moi simplement hantées.

Le chalet dans la cour.

Il n’en reste aujourd’hui qu’une poignée qui glisse à la poussière, mais j’ai rassemblé assez de documents sans doute pour élargir mon champ de production sur son compte. C’est donc une affaire de plus à suivre, à remuer au prochain jour. Et c’est précisément parce que j’ai encore beaucoup à en dire que j’en dirai juste assez aujourd’hui pour faire retentir sa démolition.

Entrée du site, 71 rue Bellecombe.

Ensemble d’édifices dont la construction s’est étalée de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle, il abritait les ateliers de charpenterie d’où sortirent  les poutres qui servirent à la construction de la préfecture du Rhône en 1883. Pas seulement en réalité car on retrouve Philippe Débat, son propriétaire, et ses successeurs, dans l’adjudication d’autres chantiers publics et privés d’envergure. Traçons une ligne dans l’axe Est-Ouest en plein cœur de l’ilot cerné par le Cours Lafayette,  les rues Germain, Bellecombe, Sainte-Geneviève, nous nous ferons une idée approximative de ce que possédait Philippe Débat dans la moitié septentrionale ainsi définie.

Google Maps, carrefour rue Germain et Bellecombe, vue en direction de l’Est.

Ici en 1880, Débat avait acquis de Vincent Serre une infime parcelle de l’ancien domaine de Bellecombe. Il y fit construire le nécessaire dans la foulée. Tout autour de sa propre demeure et de ses lieux de travail il entreprit d’élever dans un second temps des immeubles de rapport qui eux, fort heureusement, survivront à ces aléas estivaux. C’est par conséquent et néanmoins d’un ensemble cohérent, lisible et érigé à la faveur d’une existence laborieuse que nous dépossède notre siècle lyonnais, Diable vorace.

Arrière d’un immeuble de rapport de la rue Bellecombe, vu depuis l’allée du 71 rue Bellecombe/ 14 rue Germain.

Il existait un grand entrepôt charpenté. Il se tenait en fond de cour, aux abords d’un paysage verdoyant dont les débordements respectaient les alignements goudronnés d’une allée desservant divers bâtiments. Il n’existe plus.

C’était, entre tous ces éléments éclatés, le symbole éminent au caractère architectural avéré, de cette activité du bois, ici, dans cet ancien site suburbain. La main inspirée y esquissait un paysage à part entière, lieu de verdure, le dernier à insuffler sa respiration à la rue Bellecombe, ci-devant vieux chemin champêtre tiré entre les Charpennes et  l’ancien chemin de Saint-Antoine.

Grand entrepôt rue Bellecombe

Voilà pour l’histoire.

Condamnés à céder au rythme de la modernité,  tous les bâtiments liés à l’industrie du bois s’en sont allés : l’atelier en retour de ce grand entrepôt, l’espèce de chalet sur cour, mais aussi les dépendances sur la rue Germain, les anciennes écuries et l’atypique petite construction qui se voyait à ses cotés revêtue de pans de bois comme d’une peau barbare.

Entrée du site à gauche. Petite construction au 14 rue Germain.

A l’époque où j’ai connu le site, il entrait dans son état de ville fantôme. Mais c’était un état bien lointain encore de l’idée qu’on se fait de la disgrâce. Fort longtemps en effet ses grilles flanquées d’arbres étaient demeurées ouvertes à la flânerie, baillant sans jalouse ostentation. Ouvertes, elles l’ont été en réalité jusqu’à la fin, la fin et l’arrivée des camions de la très prosaïque société de désamiantage qui a lâché ici son armée de petits extraterrestres en combinaison pour lui rafler son écorce.

Intérieur du bâtiment en bois ou travaillait Labrousse.

La menuiserie Labrousse y travailla jusqu’en 2016, perpétuant entre ces murs et à son insu la tradition du bois. A peu de temps de là, en remontant encore les années, ce petit havre accueillait dans sa cour les paniers de légumes et tant d’autres activités collectives et associatives : on y a dansé, on s’y est regroupé de bien artistes façons. L’immobilier, qui a toujours le dernier mot sur tout, avec ses jantes d’or et de fer programma le départ de ces activités une à une. Ce petit foyer de vie s’anémiait.

Il y a un an déjà j’assistais eu départ de la dernière asso, Aremacs.  Association dévolue au tri et au recyclage des déchets en période de festival, elle allait planter son drapeau en d’autres lieux. Elle était la toute dernière à vider ceux-là.

Le site, offrait désormais une figure chagrine et contrastée : repli sur lui-même entre ses griffes végétales obstinées, et refus de cesser d’ouvrir les mains vers le ciel et la terre. Cette  friche, brillant aux profils de chaque saison, ses vantaux béant comme la paire de bras investi d’une mission de porter l’accolade de toutes les bienvenues, combien moins il m’en aurait fallait d’ordinaire pour solliciter mon intérêt et celui de mes jambes. Campant ses décors de ville de western, c’était l’invite à venir rejouer l’explorateur et même faute de connaitre personnellement et intimement aucun des nombreux mirons qui y vagabondaient. Tous les curieux et les amoureux de la divagation l’ont emprunté, et ce cadre s’était juré sa vocation : accueillir, réunir.

Et néanmoins ne restait d’activité pérenne et régulière attitrée au passage et à l’occupation que le grand entrepôt du fond affecté au service de fortune de parking automobiles, lequel justifiait en réalité cet état d’accessibilité permanent.

Le fond de l’allée, à gauche le grand entrepôt, à droite le chalet.

Ces circonstances d’affectation pourtant n’abaissèrent pas cette grande halle qu’à des attributions si peu dignes de son envergure de caravelle. Ici, où les voitures n’étaient pas seules à roupiller, sommeillait une beauté aux yeux dorés. Ces vieilles poutres, comme je le découvris alors, c’était la crèche, le toit et la relâche que la providence avait offerts à Davy. Je n’avais plus à courir seulement après les chats (extrêmement sauvages) parmi cette jungle apprivoisée, j’avais une statue à sauver des futurs décombres. Et j’aime, repensant à tout ceci, rappeler ce que m’a dit Davy : sans ce site, le rapprochement fortuit et spontané qu’il consentait avec les autres artistes, jamais il n’aurait sculpté, car jamais il n’aurait découvert ni touché le ciseau.

L’entrepôt principal en cours de démontage.

Prenons le risque d’enfoncer une porte ouverte, pendant que celles-ci béent, car j’ai une chose à ajouter à titre de morale : c’est qu’ il faut  des lieux pour permettre aux hommes et aux femmes de se rencontrer, croiser leur destin autour de ce qu’il y a de meilleur. Et quand certains cadres de vies créent pour l’homme de ces dispositions favorables que tout autre cadre de vie leur refuse en ne leur offrant que de s’entasser, sans se parler, sans se connaitre….

Démolition des anciennes écuries, 16 rue Germain.

***

Je ne peux conclure sur la rue Germain sans évoquer ce qui se joue à cent mètres de là, soit sur l’autre ilot séparé du précédant à l’est par la rue Sainte-Geneviève. Ici les anciennes blanchisseries des Hospices civils de Lyon, qui ont décampé (un peu comme la menuiserie Labrousse finalement), cèdent leur place à un ensemble immobilier, logements, commerces.

Façade des blanchisseries sur le Cours Lafayette.
Arrière des blanchisseries, angle rue Germains et Sainte -Geneviève.

Il s’agit, en ce qui nous concerne, du chantier le plus proche, à pieds ou à vol d’oiseau, n’importe le moyen de transport, le deuxième à droite en partant du début de la rue Germain, vous ne pouvez pas vous tromper,  piétons passez en face. Et pour preuve de cette fusionnelle proximité où les poussières font bon ménage, sans discrimination aucune entre les deux cotés de la rue, voici ce cliché exclusif qui réunit d’un point de vue opportun le tout dans la poésie de la ruine, chapitre qui en tant que tel n’a rien de navrant en soi, et aussi vrai qu’on se réjouit de bien plus tragique en lisant l’Iliade :

Prise de vue sur un double chantier.

Le projet concernant l’ancien site des HCL n’est ni disgracieux ni vandale, car il intègre assez avantageusement les anciens volumes années 50 de l’édifice qu’il conserve et réhabilite en partie, au même titre que de nombreux éléments visibles sur le Cours Lafayette (le porche, le kiosque, etc.)

Le kiosque dans la cour doit être conservé avec le reste de l’espace environnant.

Seuls bémols dans cette entreprise de réhabilitation partielle : la disparition du bâtiment, rue Germain, à l’arrière, et qui composait manifestement le tissu ancien du site, antérieur par conséquent aux années 50.

Façade arrière du site des blanchisseries, partie ancienne sur la rue Germain en démolition.

Idem pour la partie du bâtiment des années 50 cette fois, en longueur sur la rue Sainte-Geneviève, amputé de plusieurs travées dont cette espèce de tour. C’est donc avec regret que j’ai vu disparaitre cette surélévation. Surélévation que jusqu’au bout – et même jusqu’à la dernière seconde en fervent défenseur des causes perdues d’avance,  jurant et croyant dur comme fer que la pelleteuse en s’y aventurant s’y casserait les dents, ou qu’elle aurait des remords, etc – j’ai espéré voir conservée, et dont la perte actuelle nuit gravement à votre santé et à la cohérence de l’édifice :

Le moment fatidique où tu comprends que la tour ne sera sans doute pas conservée finalement.

Quelle succession de bouleversements pour  cette portion de rue qui s’allongeait en anciens clos et en ombres paisibles. Même les amateurs de pelles mécaniques ne savent plus où donner de la tête, compris ceux dont c’est la passion, c’est dire.

Site des HCL au repos, au fond une partie des bâtiments de Philippe Débat conservés sur la rue Sainte-Geneviève.

Les plus courageux d’entre vous peuvent toujours tenter d’arroser les tranchées. Peut-être vous poussera-t-il au moins quelques bouquets de souvenirs.

 

La défunte entrée des menuiseries Labrousse au 14 rue germain.
A l’heure où même les pelleteuses se reposent avec le sens du devoir dûment accompli.

 

L’inventaire participatif du pisé

L’inventaire participatif du pisé

L’année dernière le Musée des confluences lançait un inventaire participatif du pisé de terre dans l’agglomération lyonnaise, lequel suit actuellement son cours. Fort de mes cas lyonnais, et surtout villeurbannais, j’ai eu l’occasion de tester cet inventaire, y contribuer au moyen de mes propres travaux, clichés photos. C’est bien l’avantage de pouvoir disposer à sa guise d’autant d’écorchés et autres coupes transversales dans une ville dont on démolit tant de bouts à la fois.

Ce samedi matin Emmanuel Mille, architecte, doctorant au laboratoire CRAterre et initiateur du projet, organisait une rencontre pédagogique au Rize suivie d’une balade de terrain dans le secteur de Grand-Clément. La démarche visait à initier et associer les villeurbannais à cet inventaire, terre en main.

Cet inventaire participatif,  du reste, passants, scrutateurs méticuleux et autres habitants avertis y contribueront donc (avec bonheur) qui débusqueront ce fameux pisé de terre chez eux ou dehors au coin de la rue. Le site en ligne donne accès à une carte où l’emplacement du pisé observé est à indiquer. Lui succède un bref formulaire comprenant contribution photo (si possible) en pièce jointe. Tout le monde peut y participer.

Atelier de présentation au Rize animé par Emmanuel Mille

Si le dit inventaire limite son champ de prospection au seul pisé de terre, rappelons que le « pisé » désigne un usage de construction (au moyen d’un « pisou » on compacte la matière dans des coffrages ou banches en couches superposées) qui regroupe toutefois divers matériaux : terre, mâchefer, etc.

Pisé au 299 de la rue Paul Bert (avant démolition bien sûr)

Le pisé, ce pisé de terre, se cèle et se décèle en une vaste partie de cache-cache dont l’aire de jeu reste à définir précisément, dans la région, dans l’agglomération.

Son panel de couleurs variant du gris à l’ocre nous est assurément familier. Nous le redécouvrons en chaque lieu où les enduits destinés à le garantir de la pluie se détachent, et, plus tristement (mais non moins familièrement) quand nos vieux édifices sont scalpés un beau matin par une pelleteuse. S’il est établi de longtemps que le pisé a servi fidèlement dans notre région lyonnaise sans manquer son implantation en milieu urbain, les résultats de l’inventaire démentiront définitivement le préjugé selon lequel les constructions en terre crue seraient le propre des constructions modestes et rurales. A cet effet son recensement et sa localisation géographique permettront de gagner en clarté.

Démolition rue Léon Blum où la terre côtoyait le mâchefer (fond gauche)

L’emploi du pisé de terre en construction est rarement exclusif : il s’associait volontiers selon les besoins de constructions au pisé de mâchefer, à la maçonnerie, etc. L’image précédente dévoile une grande variété de matériaux : Terre, mâchefer, maçonnerie, étagée sur une même portion de mur :

Bien souvent, enfin, il a survécu seul dans les murs séparatifs cernant les propriétés, et alors même que se construisaient et se reconstruisaient les dites propriétés, figure pérenne,  au fil du temps.

Mur séparatif en pisé, rue Chirat

Ce projet comme tout inventaire participatif associe à son objectif  de recherche – le recensement d’un matériau de construction, le pisé de terre – l’intérêt du public en lui offrant d’y participer directement. La démarche est louable : elle permet de capitaliser une information tout en sensibilisant le public à son environnement bâti.

***

 

Par chez nous, à Villefontaine, le projet « Le village Terre » inaugurait un modèle de construction social et écologique renouant avec les savoirs-faire traditionnels dans une convaincante démonstration. C’était il y a plus de trente ans.

La construction en terre crue, c’est encore à l’heure actuelle et dans le Monde un pourcentage non négligeable de constructions domestiques et vivantes qui ont traversé les siècles. Une architecture enfin dont les propriétés de résistance ne restreignent pas à la construction de sobres masures mais portent au contraire les ambitions d’une architecture capable de se hisser sur une dizaine d’étages au besoin. A ces propriétés s’ajoutent des qualités thermique, écologique et économique qui la rendent supérieure au « béton » (béton de ciment) qui n’est devenu le standard actuel qu’au prix de monopoles, d’aveuglement, de mécanisme et de facilité de production, de consommation et de profit, totalement nuisibles à l’intérêt général.

Bref la terre crue ce n’est pas sûrement pas la poudre du passé, c’est bien une architecture qui a déjà signifié son ralliement au futur. C’est les moyens d’une alternative dont nous n’avons que commencé de nous saisir.

Saurez-vous, comme nous,  dénicher le pisé de terre sur cette photographie ? (atelier pédagogique, en balade)
Démolition 36 rue Francis Chirat, Patrimoine.troll 1ère édition

Démolition 36 rue Francis Chirat, Patrimoine.troll 1ère édition

Note : Sur un blog qui ne laisse guère de temps à son auteur que d’enchaîner les sujets de démolition, il importait de consacrer un petit intervalle d’expression approprié à sa décompression. Car le patrimoine doit rester une fête pour tous, même dans la ruine.  Et parce qu’autrement, oui, le patrimoine sous cet angle-là seulement, c’est déprimant.

Attention, contenu non contractuel et conçu comme un clin d’œil au site de non information Le Gorafi.

Cette petite maison blanche au charme fort désuet et d’un autre temps, laquelle enfin causait beaucoup de tort à l’ensemble de son voisinage de la rue Chirat à Villeurbanne, a été démolie. C’est heureux, et l’événement a été salué comme un indispensable bienfait par les comités des habitants riverains.

Cette maison, c’était beaucoup de griefs accumulés, depuis 30 ans au bas mot, témoigne Jean-Pierre Morille, agrégé du syndicat de pétanques de la rue des Deux Frères :

– Trop à sa place dans le quartier, élégante, trop sans doute, renchérit-il, soucieux de préciser sa pensée au moyen du meilleur qualificatif, et de conclure ensuite sans le soupçon d’une hésitation :

« Trop blanche surtout, je me suis déjà mis la rétine à mal l’autre jour en la regardant. »

Elle sera remplacée par un immeuble de 150 000 logements proposant en outre 1 millions 500 milles places de parking en sous-sol qui incluront bien entendu un emplacement réservé aux trottinettes électriques.

Détail sur l’ex palier extérieur destiné à accueillir la future rampe d’accélération pour parking

Un soin tout particulier a été accordé à l’environnement urbain dans la concertation du projet de reconstruction. Ainsi l’édifice préposé à la substitution de l’ancien n’a été pensé que comme copie la plus diamétralement opposée à l’édifice qui l’a précédé. Mais si un tel projet présente bien de l’agrément aux néophytes il ne s’impose pas naturellement à l’esprit sans débats ni travail préalables :

– Au début du projet nous désespérions de créer un édifice aussi radicalement opposé à l’esprit du quartier, un quartier composé de petits pavillons du début du XXe siècle, confie Jean-Maurice. On a dû mobiliser un algorithme rigoureux, des diagrammes et des vieilles bijections complètement oubliées depuis l’époque de Fermat, et surtout faire l’impasse sur nos pulsions spontanées de produire un truc joli. Mais à la fin, nous avons trouvé le bon rythme, le bon modèle et nous sommes parvenus à produire un équation mathématique suffisante à projeter un archétype de construction en parfaite disharmonie avec le reste de la rue. Le résultat est prometteur, c’est un pari gagné.

Seule fausse note : la couleur blanche, retenue dans le futur projet évoque trop explicitement l’ancien édifice. Mais, précise Jean-Marcel, co-auteur de la courbe exponentielle du projet, le blanc c’est un standard qui plait à tout le monde et qui traverse volontiers les époques et les genres.

Un des artisans du projet de l’agence en charge du projet des Nouveaux constructeurs plus que très très utiles du futur et du turfu & associés témoigne, enthousiaste :

« Il importait de répondre efficacement aux préoccupations du plus grand nombre, en proposant quelque chose qui dans le quartier fût moche mais pas trop, social mais pas trop non plus, bref on a fait comme d’habitude finalement et on a suivi notre instinct. »

Et d’ajouter en sirotant son sirop d’orgeat :

« On n’est pas ici pour rigoler. »

Point de vue que salue Jean-Michel Béton, passionné de densification urbaine depuis sa plus tendre enfance :

– Bravo, crie-t-il d’une seule voix. La sienne en l’occurrence, sans s’arrêter et avant de finir son jogging en poussant jusqu’au tas de gravats où les monceaux impromptus offrent une halte insoupçonnée ainsi qu’une aire d’étirement non conditionnée à obligation d’achat.

Vue, et tranche de pisé après intervention du comité de démolition

Un expert, cependant, reconnu parmi les plus éminent professionnels du parapente, découragé, confesse à regret :

 » Nous aurions aimé conserver l’ancienne maison, ou au moins un bout de l’ancien parquet, une planche au moins, dans un projet plurimultivalent mais cela impliquait une mise au norme lourde de plus de 3,19 milliards d’euros. »

Autre bémol : avant le choix du projet, on avait pris le parti ambitieux d’un toit terrasse avec piscine et  douchette sur l’étage sommital, en retrait permettant aux plus riches de compisser tout leur saoul les étages plus modestes. Le projet définitif n’a pu être retenu, Villeurbanne n’était pas prête, soupire t-il, désabusé.

Vue du 36 rue Chirat avant démolition

M. Bref, maire de Villeurbanne, et habitant d’une commune voisine, spécialisé dans les démolitions et les travaux de terrassement, confirme les impressions d’ensemble sur le sujet et ne tarit pas d’éloges :

« Cette petite maison blanche était devenue une atteinte aux libertés les plus fondamentales de mes concitoyens. Il allait de soi que la Ville devait intervenir car nous étions au bord de la guerre civile. Je suis donc intervenu sans hésiter, et ma société Banlieue-est métropole habitat a pu proposer ses conseils aux nouveaux bâtisseurs. »

« Je vais même aider à soulever les sacs de béton. Ce sera facile, j’en ai toujours en stock dans ma remise, et quand on aime on ne compte pas sa peine. », conclut-il, intarissable.

Une place vide qui stimule l’intellect de tout promoteur qui se respecte et qui risque fort de faire des jaloux parmi la profession.