Lettre aux camarades anarchistes de France et de Navarre (ou simplement sympathisant.e.s de Gauche mais malheureusement allergiques au vote), et notamment à certain vendeur de brioche de la Haute Loire.

Lettre aux camarades anarchistes de France et de Navarre (ou simplement sympathisant.e.s de Gauche mais malheureusement allergiques au vote), et notamment à certain vendeur de brioche de la Haute Loire.

Salut à toi camarade boulanger,

Désireux d’aller au bout de la petite réflexion que notre échange dernier sur le marché a su m’inspirer, je me fends de ces quelques lignes, espérant en toute modestie qu’elles puissent s’avérer utiles à quiconque les trouvera.

Dans la Haute Loire d’où j’écris ces lignes, j’entends l’argument de inefficacité d’un vote à gauche aux législatives face à un Wauquiez dont le socle électoral paraît inébranlable. Soit. Mais quelle inertie de pensée, quel défaitisme. Comment espérer un jour bouger les lignes ?! Et si chacun de nos votes pouvait contribuer à l’avènement d’une politique de rupture face à l’austérité, certes pas anticapitaliste, mais simplement sociale, avec pour effet immédiat l’adoucissement des conditions de vie du plus grand nombre ?

Tout à l’heure je me suis présenté à toi comme anarchiste, me reconnaissant volontiers à travers les pratiques de l’autogestion, la notion de communs, l’anticapitalisme dans son ensemble, mais aussi le rejet des institutions. Et cependant j’apporte mon soutien aux partis de gauche institutionnels telle la LFI, qui ne propose que des projets de réforme. Mais à chacun ses contradictions. Toi-même, te disant également anarchiste ne continues-tu pas à vendre des produits alimentaires sur les marchés à une quantité de gros réacs qui s’apprêtent à voter Lolo, des clients appelés d’ailleurs à se singulariser à mesure que de tels produits deviendront, à force d’inflation, de véritables biens de luxe? La dégradation des conditions matérielles d’existence, la précarité, s’accompagnent de graves répercussions sur le pouvoir d’achat des ménages. Or, à travers les noms sympas (et par ailleurs militants) que tu as donnés à chacun de tes pains sans doute serait-il dommage que leurs acheteurs, tes adversaires politiques, n’y reconnaissent bientôt qu’une lointaine allusion décatie, les trophées d’une bataille culturelle et politique par eux remportée.

La société dans laquelle nous vivons offre un cadre matériel et structurant. Quelle que soit l’envergure militante de nos actions, nous nous construisons toujours par rapport à elle dans la mesure où ses lois nous rattrapent, produisent des enchaînements de conséquences qui nous atteignent à travers la destruction de nos conditions de vie. Elle ne peut par conséquent se définir sans cynisme comme donnée parfaitement négligeable par la seule force de nos choix de vie. C’est dans notre relation à elle que nous composons chaque jour, en conscience et du mieux que nous le pouvons, malgré la somme des contradictions que nos convictions soulèvent.

Si tu es marxiste, tu es donc matérialiste et donc ne rejettes pas la question des inégalités sociales d’un revers de la main. La retraite à 60 ans, voire 55 pour les métiers pénibles, le SMIC a 1600 euros, la revalorisation des minima sociaux ou vieillesse au dessus du seuil de pauvreté, l’encadrement du prix des loyers ou des produits de première nécessité, constituent une urgence pour la plupart des gens. Pour eux la question de la subsistance prime celle des postures guidées par la pureté morale des idéaux les plus inaccessibles de la gauche.

Ainsi, pour les classes les plus défavorisées, jamais il ne pourra être question de s’affranchir de l’ordre violent qu’elles subissent, ni de faire raisonnablement sécession des questions de choix de société, et donc indirectement du vote. Le leur, à bien des égards représente tout ce qu’il leur reste de pouvoir d’agir, autant dire bien peu. Pourtant, cette arme dérisoire entre leurs mains combien l’utilisent comme ultime recours ? Car la question des inégalités financière ou culturelle les prive dès le départ des moyens de défense ou d’auto-organisation qui sont les nôtres, qu’il s’agisse de s’expatrier en Belgique, ou bien de fabriquer son pain ou son fromage bio. C’est la raison pour laquelle le champ d’action dont nous disposons toi ou moi, s’il nous laisse davantage de pouvoir d’agir, nous confère peut-être davantage de responsabilités envers les autres, sans quoi nous ne valons pas mieux que des libertariens faisant le choix de l’individualisme.

Il me semble que rejeter cet argument par pureté de conviction pour chercher refuge dans une forme d’idéalisme social et politique, c’est quitter le matérialisme politique et s’enfermer dans un biais de perfection. Et c’est une posture d’autant plus critiquable que ces combats urgents peuvent et doivent se mener sur tous les fronts à la fois, les urnes et la rue, et dès maintenant car nous ne vaincrons pas demain par la force la matraque d’un ordre policier au pouvoir renforcé.

Tout porte à croire enfin que dans une société autoritaire, où la censure, la violence et la discrimination parachèveront les politiques d’austérité et de brutalité menées de longue main par Macron, l’opportunité d’établir une société plus parfaitement horizontale que celle que nous portons dans l’immédiat, s’échappe à tout jamais.

Au plaisir d’en rediscuter j’espère et n’hésite pas à déployer les arguments qui sont les tiens.

Lolo mangeant sa brioche altiligerienne avec l’appétit qu’on lui connait, sous le regard connaisseur de la mère Le Pen, justement de passage.

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