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Catégorie : Brève

Démolitions diverses, rue Marius Berliet

Démolitions diverses, rue Marius Berliet

Sujette à diverses transformations en divers points, la rue Marius Berliet méritait son petit mélange.

Des prestigieuses usines de construction automobile Berliet, dont l’importance avait raflé son nom à l’ancienne route d’Heyrieux, ne subsistent aujourd’hui que de méconnaissables loques. Ces vastes tènements industriels pourtant enjambaient allégrement la rue Audibert lavirotte qui ne semblait avoir été tracée que pour eux, et allaient occupant la meilleure part de deux ilots de maisons délimités par les rues de l’épargne, la route d’Heyrieux (future rue Berliet), les rues de l’éternité, Audibert-lavirotte et St Aignan, la rue des hérideaux et l’Avenue Berthelot enfin au sud.

Source : Archives municipales de Lyon, plan parcellaire au 1/2000e, secteur 21 en 1920, détail, vue sur les deux ilôts des usines Berliet de Lyon de part et d’autre de la rue Audibert Lavirotte.

Ici, la situation du tènement industriel pointé en rouge pour sa partie orientale (avec, à droite, un second petit marqueur de couleur identique donnant un autre ensemble en cours de démolition dans cette même rue et dont je traite plus bas) :

Tous les sheds des usines sont bien identifiables. Photographie aérienne, id de la mission C3031-0051_1954_CDP893_0990, cliché n°990, en 1954, source Géoportail.

Voici une chronologie du démembrement du site :

Avec la disparition de l’ilot occidental, dans le percement du boulevard de l’Europe au début des années 1990, le site industriel perdait aussi sa façade principale, sise avenue Berthelot .

Vue actuelle. Source : Google Maps

Adieu et perte significative, l’imagination n’a d’autre loisir que de soupirer après cette orgueilleuse façade qui offrait un digne vis-à-vis  à l’entrée du cimetière de la Guillotière. C’était enfin un trait chargé de signification historique et dont l’ancienne ligne 23 de tramway des OTL assurait la continuité : transportant corbillards d’un coté de la rue, ouvriers de l’autre. Les choses cependant s’altèrent toujours plus vite qu’on ne le croit et l’on ne pourrait taxer si uniment de vandales nos bâtisseurs/démolisseurs d’il y a 25 ans. Car, au moment où intervenait cette première démolition, la façade n’était déjà qu’un lointain souvenir de ce qu’elle avait été, très remaniée et dénaturée au commencement des années 1960.

Vue générale de l'usine, 1906. (Archives Fondation Berliet)
Usines Berliet au début du XXe siècle, source patrimoine Rhône-Alpes, service de l’inventaire.

 

En 2003, date à laquelle le service de l’inventaire publiait un contenu en ligne restituant l’histoire du site (d’Aubibert Lavirotte jusqu’à cette date), subsistait encore tout l’ilot oriental : soit la double halle et la grande halle cernant le reste des ateliers à charpente métallique (où séjourna un bowling) lesquels maintenaient une figure monumentale et cohérente sur la rue Marius Berliet.

Double halle, démolie en 2015, source Google Maps.

De ce site, dont l’histoire par ailleurs n’est plus qu’à conclure, l’œil demain s’enorgueillira avec moins de facilité que l’imaginative mémoire. Dès l’année 2014 en effet le 8e arrondissement entrait dans une phase de construction de 635 logements, activités de loisirs, bureaux,  groupe scolaire, sur l’emplacement du second ilot industriel réduit à l’état de friche industrielle depuis la cessation et le départ des dernières activités. La double halle et l’atelier hébergeant le bowling cédaient par conséquent leurs places.

En bref, c’est la célébration d’une véritable ville érigée au sein de la ville que consacre l’opération immobilière, mais dont les ramifications de projet se sont déployées sur 25 années. Et cette célébration renvoie à une réalité en matière de renouvellement urbain. Tout ici a poussé comme des champignons au pied d’un résineux, si ce n’est en une nuit en une génération.

Perspective boulevard de l’Europe à l’emplacement de l’ancienne entrée monumentale des usines Berliet

 

Et pourtant, les années succédant aux années, la lassitude aux regrets contraints devant l’habitude de ces panoramas ouverts, vacants, béant sur les souvenirs de nos anciennes friches démontées, tout a œuvré à un collectif oubli. Oui, naguère déjà « cette cité au sein de la cité » existait, et encore que peu de gens sans doute puisse s’honorer de l’avoir connue. Là, à l’acmé de sa gloire industrielle cette cité, colossale et magnifique se tenait comme une forteresse enclavée dans sa ville :

http://www.fondationberliet.org/wp-content/uploads/2016/01/Berliet-Monplaisir-1912.jpg
Source : Fondation berliet

La conservation de sites industriels,  une fois leur usage passé, dans leur intégralité comme valeur d’ensemble cohérente et lisible du point de vue de l’histoire des implantations urbaines et de celle des activités humaines, est-elle seulement un rêve ou l’application de mesures décidément reservées à de rares et exemplaires privilégiés ?  Le besoin de pure mémoire, de connaissance, du musée à ciel ouvert dont  chaque recoin livrerait sa clef pédagogique, ne peut suffire à délivrer de solution pérenne. Il en va tout autrement de l’appropriation volontaire et décidée des hommes accomplissant le choix d’inscrire leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs et proclamant : Ceci est notre mémoire, non seulement nous allons la tirer de son mutisme mais encore nous allons réutiliser son siège pour lui insuffler une vie nouvelle, une authentique vie. Associations, scops, écoles, logements, soit toutes les structures indispensables, et pourquoi pas encore un bowling car je persiste à ignorer parfaitement ce que le tout nouveau bowling en se substituant à l’ancien a gagné dans la perte de ses poutres d’acier.

Démolition de l’ancien Bowling rue Marius Berliet.

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Si on excepte l’ancienne porte d’entrée, seule sera conservée la grande halle de la rue Marius berliet. Cadre de futurs bureaux, entre fontaines à eau réfrigérée, pile de dossiers et plantes en pots ou en parterres, elle sera, entre toutes les halles de ma connaissance, incontestablement et d’assez loin la plus heureuse des halles.

Façade de la grande halle, rue Marius Berliet.

Le projet, visible ici, confirme la conservation des volumes et la façade de la grande halle sur les rues Berliet et  st Aignan. S’y adjoint l’ intégration d’une réplique de sa charpente métallique. Il offre vraiment de quoi bondir de joie, et je ne parle pas spécialement des aficionados des plantes en pots, piles de dossiers et piles de collègues. Non, il s’agit bien d’adoration devant cette magnifique caution patrimoniale et sa conservation – une porte, une façade, une charpente revisitée ! – pour un projet qui à vue de nez a nécessité des siècles de maturation et de réflexion (dans le bureau d’en face qui était déjà construit).

Charpente de la grande halle dans son état actuel.

Rien donc à conserver des bâtiments de l’ancien bowling, coincés entre ladite grande halle et l’emplacement (déjà reconstruit) de la double halle (déjà démolie).

Bâtiment de l’ancien bowling avant démolition.
Charpente métallique du bâtiment de l’ancien bowling entre la grande halle et la double halle.

***

 

Plus loin, en accomplissant les 150 mètres nécessaires qui nous séparent du prochain chantier,  filant plein Est en suivant la rue,  c’est un ensemble de petites constructions qu’on démolit – eh oui, aussi –  du 106 au 110 de la rue Marius Berliet.

Il s’agit de petites maisons d’un seul étage précédant un grand espace industriel composé de hangars et de dépendances.

Pour entrer dans le numéro sis le plus à l’est du pâté de maisons, on emprunte une allée débouchant sur un escalier droit, latéral et à une seule volée, collé à la façade intérieure de la maison :

Au même numéro l’allée débouche sur une cour abritant hangars et dépendances :

hangar à l’arrière du N° 110 de la rue Marius Berliet.

 

L’une des façades sur rue au moins méritait quelques clichés capables de célébrer la mémoire de petites lucarnes aux moulures décoratives, lesquelles, à l’heure où j’en parle et qui est bien tardive, sont probablement tombées en poussière (faute d’être tombées de vieillesse, ce qui n’est pas donné à tout le monde) :

Lucarnes au 106 de la rue Marius Berliet
Lucarnes au 106 de la rue Marius Berliet

Les lucarnes de cette maison, au n° 106, s’intègrent dans une toiture mansardée qui attire également l’attention.

Elle assure la transition entre, d’un coté les façades modestes des 108 et 110, bientôt démolies avec elle dans la joie et la poussière, et celle du numéro 104, grand immeuble de rapport du début du XXe siècle, plus ornementé et qui n’est pas concerné par la démolition :

106 et 104 rue Marius Berliet

Je crie légèrement au scandale en voyant démolir cette fameuse petite maison, même si je n’ignore pas que les orangers, du fond de cette cour, seuls, entendront le son de ma voix. Et j’y ajoute, à titre d’argument et de plainte supplémentaire, le panorama de la dite cour, ombragée et arborée, qu’elle présentait il y a peu de temps encore.

Le 106 rue Berliet, coté cour.

De manière générale, l’ensemble du tènement n’était pas exempt de verdure :

 

Voilà pour la rue Berliet.

Entre ici et là-bas c’est la promesse sans cesse reformulée d’une architecture d’autant de variété qu’il y a de reliefs sur le dessus d’une biscotte. Blancs corridors, noirs demain sous le couvert de la pollution. Et l’absorption des variétés de hauteur que nous a laissées la ville d’hier dans un modèle version horizon linéaire et étouffant :

Nouveau passage pratiqué à l’emplacement des deux halles de Berliet.

Par dessus tout, elle se développe et se célèbre comme si son existence n’était pas la négation de quelque chose qui lui aurait pré-existé.

Les maisons allant du 106 au 110 de la rue Berliet, un obus dans le dos.

 

Alors, tandis que les démolitions respectives suivent leurs cours, que celles-ci, à l’instar d’autres ne nous empêchent pas de rêver l’architecture, la rendre à elle-même dans ce désœuvrement de l’art qui semble dominer les usages.

Bowling
Vision des bâtiments de l’ancien bowling quelques jours avant sa démolition, pris avec les reflets de vitrines.

 

 

Démolition Mondial Tissu, 305 Cours Emile Zola, Villeurbanne

Démolition Mondial Tissu, 305 Cours Emile Zola, Villeurbanne

Mondial Tissu a déménagé. Il a demeuré dans le quartier Flachet de Villeurbanne mais s’est déplacé légèrement vers l’ouest le long du Cours Emile Zola.

Après ce départ, l’ancien site industriel de la rue Greuze qui l’abritait était appelé à de profondes modifications. J’en ignorais la teneur. Car, même en retournant en tous sens le panneau du permis de construire affiché là, qui m’annonçait une extension couplée à une surélévation, mes attentes restaient déçues et coincées sous ce sobre verdict et rien ne me laissait présumer du devenir du bâtiment délaissé.  Aussi, passant et repassant devant les lieux au cours des semaines qui suivirent, préoccupé au point d’effectuer parfois d’incroyables détours à vélo, bravant pluies vents et marées, je m’alarmais du morcellement progressif de la première rangée de sheds formant la ligne sur la rue Greuze.

Rue Greuze vue en direction du sud

Elle me produisait l’effet de réduire comme une peau de chagrin. A la fin, alors même qu’il n’en restait presque plus rien, j’ai fini par prendre la décision de saboter une mâtiné au service de la voirie de Villeurbanne afin de me fixer sur le sort du restant de l’édifice.

A l’angle des rues Greuze et des Boucherets, le bâtiment doit être conservé. A contrario la première rangée de sheds sur la rue Greuze doit disparaitre. Cette façade sera reconstruite et fera l’objet de cette fameuse surélévation depuis les soubassements conservés. Le tout se donnant pour finalité l’harmonisation de la façade du bâtiment d’angle conservé par la répétition de son module rue Greuze en substitution aux sheds.

Enfin, pour les passionnés d’enseignes de grande surface, précisons qu’à l’arrière Lidl doit demeurer tandis que Super U remplacera Mondial Tissu. Tout demeure donc possible en termes de courses, voire même de courses de caddies sur parking.

Soubassements conservés de l’édifice sous les sheds démolis.

Oui, je me préparais à râler davantage. Il se trouve en effet que le projet est heureux et relativement respectueux de l’édifice existant puisque le projet consiste dans l’augmentation de sa partie noble préservée. Réjouissons-nous donc, et aussi vrai qu’il s’agit d’un moindre mal. Un moindre mal sans doute plutôt qu’un bien puisqu’on aurait aimé trouver un projet intégrant les sheds de la rue Greuze et les voir maintenus en façade. Bien sûr, comme les sheds sont l’identité de notre ville industrielle. Notre patrimoine.

Patrimoine.

Patrimoine, qui es-tu et de quoi parle-t-on ? Ton nom me fait mal à la langue certains jours tant j’ai de peine à l’articuler. L’impression de flatter la cordelette d’une bourse garnie et bien ficelée, glissant insensiblement de l’acception d’un bien commun vers un bien particulier, privé, restrictif. Le bien de quelques-uns.  Me voilà passé par-dessus le clos d’un vaste domaine, aire de chasse et de jeu qui n’est plus mienne, nôtre. Quel patrimoine alors ? Patrimoine rutilant, qui s’est accumulé sur la misère de tous les autres. Patrimoine doré, de nos châteaux, de nos manoirs et de nos églises ? Notre patrimoine ?

Qui nous entend quand, fort de nous adresser au plus grand nombre afin d’évoquer le devenir de nos vieilles usines  qui ne paraissent plus bonnes à rien, nous essayons de parler la langue de la multitude, celle de leurs pères, de leurs mères qui les ont occupées. Patrimoine, je hais ton nom, quand c’est la figure de la fragile humanité que tu renvoies à la poussière en éructant que de tout cet humble et tangible souvenir rien n’est bon qu’à s’encombrer sans raison.

Ils vous posent un problème mes sheds ? Est-ce qu’on ne sait s’accommoder de ces vieux toits en dent de scie ? Faudra-t-il toujours parler Patrimoine en risquant de se scier la langue au labeur? Mon grand-père paternel sent la bouse de vache, mon-grand père maternel sent le cambouis, tous deux sentaient la sueur.

Morts, je vous aime comme j’aime les vieilles usines dont on enfouit la physique mémoire.

La rue Greuze habillée de printemps

 

***

Les travaux permettront de dégager une partie de la façade et de la redécouvrir sous la tôle placée en plaquage contre la paroi. Très certainement que de ce point de vue-là, l’édifice aura à y gagner. Il ne manque pas d’élégance en effet. Tout les éléments d’usage, tel l’auvent ou l’imposte du porche sont réduits à de maigres effets décoratifs mais qui lui confèrent une expression dans l’esprit sévère de l’époque (années 30 ou après ?).

Jusqu’à lors en outre il était malaisé de distinguer la balustrade sommant le pan coupé de la façade en bordure de la terrasse qui, j’imagine, se trouve là haut. Le dépouillement actuel de la façade restante permet de mesurer plus confortablement la beauté de cet édifice de béton, sa volumétrie, ses nuances décoratives ainsi même que son architectonique.

Façade d’angle dépouillée du superflu

Il faudra attendre le résultat pour s’exprimer sur la qualité de l’ouvrage actuellement projeté.

Des gens bien disposés déjà à s’assumer comme consommateurs confirmés, qui à Lidl, qui à Super U, tout virtuels soient-ils.

 

Démolition, 31 rue Jean Bourgey, Villeurbanne

Démolition, 31 rue Jean Bourgey, Villeurbanne

Démolie, la petite maison du 31 de la rue Jean Bourgey, elle n’est assurément pas la première et n’est guère déterminée à demeurer longtemps dernière détruite dans le voisinage. Effet collatéral du projet d’extension de l’avenue Henri Barbusse, dit projet Gratte-ciel nord, quantité de bâtiments sont par conséquent appelés à « sauter » dans cette fièvre de reconstruction et c’est une longue fête à la poussière qui a commencé tôt et finira tard. Le projet de logements qui accapare les lieux concerne d’ailleurs également le N°181 du Cours Emile Zola, contigu et dans le même ilot, mais que je m’abstiendrai d’évoquer plus longuement.

Façade principale de la villa au 31 rue J Bourgey

La petit villa dont il s’agit agençait ses volumes d’un autre temps : années 30, années 40 peut-être, époque du béton (de machefer), ce dont j’ai pu obtenir confirmation grâce au splendide écorché de façade dont les pelleteuses, toute disposées à faire mon instruction, m’ont servi la leçon ce matin même, sur le coup des 8h30, 8h45. Providentiel cour d’anatomie dont je me fusse dispensé, aussi vrai que mon instruction sur le sujet  des matériaux me paraissait suffisamment dotée et dont les inévitables lacunes par ailleurs se fussent souverainement accommodées du doute.

Paupières tantôt ouvertes, tantôt closes pudiquement sur sa propre déchéance, les quelques feuillets épars des choses qui s’en vont sont l’intimité volée à la ruine. Elle concilie le souvenir de vieilles choses mais aussi de vieilles gens que je ne connais pas mais dont les vestiges indiquent le souvenir : échantillons de décoration désuète, traces d’aménagements à l’inverse fort récents mais brisés, tout dort, paisiblement ravalé et nivelé dans la ruine.

La poésie de la ruine m’évoque toujours un effroyable gâchis, une fièvre de démolir, de refaire, hantise d’une société où le goût de la consommation plus que le besoin ou l’exigence de bien faire, étend son vouloir sur chacune de nos décisions pour nous détourner de celles de la simplicité et de la raison.

***

Un petit mur sépare encore la rue du jardin qui enserrait la villa. Elle, projetait des formes simples mais gracieuses avec au devant un vestibule bien matérialisé, ouvert sur la cour et précédé de quelques marches :

Le vestibule à l’instar du reste de la villa était couvert d’une toiture saillante supportée par des consoles ouvrées mais là encore d’un goût sans ostentation. Un petit oeil-de-boeuf fermé par une serrurerie en fonte était visible sur le bâtiment principal de la villa, à l’aplomb dudit vestibule :

Oeil-de-boeuf, bâtiment principal

Cette serrurerie sommaire était un simple treillis à mailles carrées, sobre et géométrique, mais  accueillant en son milieu une spirale qui dénotait.

Au sol de ce vestibule se voyait un carrelage manifestement contemporain de la construction :

La façade arrière était pourvue d’un perron, coté jardin, surmonté comme de juste d’une marquise aux consoles métalliques ouvragées.

Enfin, au volume du vestibule précédemment cité, répondait celui d’un second petit corps en saillie qui devait faire office de véranda, orientée au sud :

Façade arrière
Marquise sur l’arrière

De toutes ces choses à l’heure où je parle il ne reste rien, hors peut-être les fondements de la maison. La démolition était engagée d’ailleurs, comme on s’en aperçoit, au moment des prises de vue.

Je m’étais pris à rêvasser bêtement dessous cette fameuse marquise, songeant au paquet de pluies qu’elle s’était prise sur la tête, et aux têtes dessous même tout occupées de vies, de guerre et de pluie encore. Alors j’ai tenté de la poétiser un peu, elle et son petit look d’un autre âge, elle et ses petites nervures stylées :

Voilà. C’est assez dit et assez bavardé. J’ai été le dernier à cogner mes soupirs à cette fâcheuse marquise, la vue à présent doit être parfaitement dégagée et n’importe la pluie sur un chantier.

Au spectacle de la démolition, je suis rentré chez moi avec l’intention de déballer ce sujet qui attendait patiemment son heure, rattrapé ce matin par la réalité qui m’a paru sous le ciel gris plus crue qu’un scalp.

 

 

Façadisme, 43 rue Raulin, Lyon

Façadisme, 43 rue Raulin, Lyon

Je mentionne brièvement une opération de façadisme au 43 de la rue Raulin, dans le quartier des universités.

Elle suit son cours depuis plusieurs mois. Et selon qu’on se trouvera d’avantage amateur de contenant que de contenu, d’emballage carton que de sa substance alimentaire, on s’applaudira ou non d’une entreprise qui consiste à dépouiller un édifice afin de ne conserver que sa coquille.

Centre de la façade avant démolition en été 2016

Par exemple, si je vous demandais si vous vous sentiez enclin à faire le choix de la beauté extérieure sur celui de la beauté intérieure -insoutenable dilemme-qu’en diriez-vous ? Peut-être qu’au quotidien rien ne vous réduit à de tels choix, à plus forte raison quand vous pourriez vous assurer des deux. C’est précisément ce à quoi je pensais en compatissant au sort qu’on réservait à cette gracieuse petite maison, dont l’entrepôt spacieux qu’elle dissimulait, parfaitement sacrifié dans le projet, n’était sans doute pas, sous prétexte qu’il était invisible de la rue, sans intérêt .

Vue d’ensemble sur la façade, été 2016
Détail sur les baies des parties latérales de façade avant démolition, été 2016

Le dit projet, à ce que j’ai lu, implique la création d’un hôtel en cœur d’ilot, l’ancienne façade destinée à jouer le rôle de figure de proue, projet accompagné d’une extension pour le cinéma Comoedia, mitoyen.

***

Je dois reconnaitre au façadisme quelques belles réalisations, de dignes associations en parfaite tension entre modernité et passé. Il en est ainsi souvent de ce qu’on se donne comme contrainte, contrainte à l’imagination, et qui impose au génie le dépassement dans une recherche créative. L’œuvre architecturale peut parvenir à déjouer la contradiction et sublimer son état passé.

Un argument pourtant  à nuancer et dont la vérification se perd de nos jours, tant le vite-fait-mal-fait parait mot d’ordre des mesquins programmes de construction, trop souvent, hélas, synonymes de restriction budgétaire et de temps court de création.

Projet, source site PSS

Et puis, je n’ai jamais entendu que le terme « façadisme » soit particulièrement valorisant à ceux auxquels il s’appliquait. Non, ce serait plutôt un « faute de mieux », un « pis-aller » et dont la maigre traduction méliorative dans sa défense ne tient qu’à alibi patrimonial. Ceux qui en usent ici d’ailleurs ne sont pas assez bouchés pour refuser de reconnaître qu’ils feraient mieux avec, que sans la vieille façade d’origine, quoique toujours sans s’embarrasser du reste. Triste petite plus-value que ces oripeaux accrochés à un pied de colosse qui parait sur le point de lui verser dessus.

Le façadisme c’est juste assez pour permettre à ses auteurs de s’étaler dans des déclarations de bonnes intentions patrimoniales qui ne coutent que le prix de l’impression : « Nous avons toujours eu à cœur de préserver cet inestimable patrimoine, la preuve cette façade, conservée dans ce noble geste pétri de conscience patrimoniale et au péril de nos vies, laquelle s’intègre incroyablement à ce projet incroyable, blablablibliblablablou. »

Autant écrire : «  tiens tu vois qu’on y tient à ton patrimoine, on t’a même gardé la façade vu que tu l’aimais bien.»

Ça revient à faire empailler son chien : ça ressemble bougrement à l’original mais ça reste nettement moins attachant. Kiki par exemple depuis qu’il est sur la cheminée, il coûte radicalement moins cher en croquettes mais c’est un bénéfice que son manque d’affection n’est pas sûr de compenser.

Façade ici réduite à son épaisseur de rondelle de salami tranchée de main de maître

A vous de voir dans quelle mesure vous vous accommodez mieux du mort que du vivant (et ici en parfaite considération du coefficient  bénéfice de 3 salles  au Comoedia qui reste par ailleurs un bon cinéma d’art et d’essai).

Ce moindre mal enfin que ce sauvetage de vitrine, qui reconnait tout du moins l’objet architectural, parfois au nom d’un ensemble, d’une perspective, c’est trop souvent hélas l’amère victoire, le remède, qu’on appellerait dans des villes où, tout est si totalement sacrifié qu’on s’honorerait presque de la conservation d’une pauvre petite façade.

Faute de mieux, pis-aller…

Note de l’archi : Penser à la finition du joint de raccord entre passé et présent, là c’est pas terrible
Exposition au Rize : La graine et le bitume

Exposition au Rize : La graine et le bitume

Afin de rompre un peu avec l’ordinaire de ce blog, je me suis dit : « Tiens, et si je parlais de ça. »

De quoi donc? Eh bien de la nouvelle exposition qui se tient au Rize, à Villeurbanne. Parce que je sais bien qu’à force de me lire, moi l’éternel râleur, les gens risqueraient par finir par se dire « mais ce n’est pas possible , ce pauvre garçon, a-t-il encore quelques instants de joie, et cessera-t-il un jour de râler? »

Je vous invite donc à vous rendre au Rize à Villeurbanne à l’occasion de l’exposition qui s’y tient et s’y tiendra jusqu’au mois de septembre 2017. Cette exposition traite du cas, de la place, de la subsistance, parfois de la résurgence, du végétal dans un cadre hautement urbanisé.

Je dois reconnaitre par ailleurs que je ne l’évoque pas en parfaite innocence, attendu que j’ai contribué à l’exposition ( alors oui, j’ai dit que j’arrêtais pour aujourd’hui de râler, pas que j’étais exempt de défaut, ni de participer à ma propre promotion). Ma contribution touche à Alexis Jordan, botaniste lyonnais du XIXe siècle, dont la renommée déborde amplement le cadre local. Cet érudit tenait un jardin botanique expérimental dans la commune de Villeurbanne, un secteur que j’ai étudié d’assez près, et qui est proprement méconnaissable aujourd’hui sous la couche de la ville moderne.

Vue sur une partie du site actuel. Cimes des arbres poussés sur le sol de l’ancien jardin

Voici le texte qui introduit cette contribution :

Une commune profondément ancrée dans la ruralité, tel est encore en ce début de XIXe siècle le visage traditionnel que dépeignent les sources d’archives textuelles et les plans les plus anciens. Le paysage profile une succession de pièces de terres : prés, champs, vergers, quelques bâtiments enfin au caractère agricole. Les fonds y figurent, séparés les uns des autres par des haies vives ou des fossés, quelquefois des clôtures solides en pisé.  Mais la ville est bientôt appelée à de profondes modifications. L’industrialisation de masse autour du secteur du textile sonne pour elle l’heure d’un repeuplement ouvrier. Signe notable de ce développement, un singulier effet d’urbanisation en marche depuis l’ouest et la commune voisine de La Guillotière.  

C’est sur ce modèle global, qu’ici, à la frange occidentale de la ville, l’ancien fief de La Bonnetière se fragmente : dans le cours du siècle, les fermes cèdent progressivement leur place aux ateliers de tulliste mais aussi aux petites demeures d’une bourgeoisie en quête d’un cadre de villégiature rustique. Là, les voies fraichement tirées au cordeau de la nouvelle Cité Napoléon forment un réseau viaire neuf. Ses rues délimitent à présent un nouveau parcellaire composé de petits clos ceignant maisons et jardins, morcelant et lotissant les anciens grands domaines.

Au cœur de cette trame de voies encore en gestation, une singularité paysagère va prendre racine : un jardin botanique, celui d’Alexis Jordan. Véritable laboratoire à ciel ouvert, il impose à sa manière-érudite et originale- le témoignage du maintien de cette vocation du sol et de la nature dans un quartier en pleine mutation.  

Au commencement du XXe siècle, les ambitions urbanistiques de la seconde ville du département du Rhône auront tôt fait de reléguer ses allées ombragées au rang du simple souvenir.

***

Voilà, en espérant que cet aperçu de l’exposition vous donnera l’envie de vous y rendre.

 

Départ et sauvetage de statue

Départ et sauvetage de statue

Cette semaine, marquée pour moi par le départ et le transport de la sculpture de Davy, m’a permis d’en immortaliser le bon déroulement et l’événement par quelques prises de vue bien de circonstance. Nous n’avons pu que nous réjouir d’un sauvetage intervenu juste à temps pour lui épargner la démolition totale qui guette le site qui l’abritait jusqu’à mercredi dernier.

A ma grande surprise l’annonce passée il y a quelques mois avait concouru à lui trouver preneur presque aussitôt. Un grand merci donc aux Amis du patrimoine et de l’environnement de Bessenay pour leur démarche volontaire. La statue a été embarquée ce mercredi par leurs soins, à destination de la commune de Besssenay où elle devrait être visible du public après tous les aménagements nécessaires.

La statue sanglée et prête au transport

Il règne, nous nous en apercevons chaque jour, entre les amoureux des belles choses, des choses de l’art humain, un esprit de solidarité qui permet d’éviter les atteintes trop dégradantes, que l’abandon, la négligence quelques fois, trop souvent, voudraient leur faire subir. Tous ces efforts font l’office d’une sauvegarde contre une standardisation bêtifiante, un saccage désinvolte de nos cadres de vie, en ville, et pas seulement en ville.

Rappelons que le site duquel nous avons contribué à l’extraire est un ensemble d’anciens bâtiments majoritairement en bois, datés du début du XXe, parfaitement remarquables enfin par leur ampleur. La grande halle du fond, naguère dévolue au travail de la charpenterie, qui sert aujourd’hui de parking va être emportée avec le reste. C’est là un long sujet patrimonial qui me tient à cœur et sur lequel je prépare un sujet conséquent.

La grande halle et son couvrement charpenté à ciel vitré

Je me bornerai pour le présent et sur le sujet à de simples évocations : lieu de travail où les échardes ont côtoyé la sueur, puis à une époque toute récente, lieu où la récréation, les loisirs, les spectacle et les arts conjuguaient leur panache dans un cadre arboré, propice par ailleurs à des activités utiles et constructives : menuiserie encore et paniers de légumes pour les riverains.

Entrée du site sous son ultime parure estivale

C’est ici enfin que tu as sculpté, Davy, autodidacte, poussé par la proximité et l’émulation de tes voisins de fortune. Là, tu as incarné dans la pierre les rêveries que le lieu et les habitants t’ont inspirées et communiquées.

Bavardages, émulations, créations, communications.

Vue d’ensemble sur le site au carrefour des rues Germain & Bellecombe, voué à une prochaine démolition

A voir donc ce que les futurs nouveaux habitants, déterminés sans aucun doute à s’entasser, sans se parler, ni se connaître, produiront et apprendront à l’avenir, ici dans ces lieux que de radicales transformations appellent en tous points.

Démolition 7 à 11 rue Edouard Aynard, Villeurbanne

Démolition 7 à 11 rue Edouard Aynard, Villeurbanne

Ne voilà-t-il pas la rue Edouard Aynard copieusement mise au devant de la scène avec deux projets architecturaux d’envergure ? Si fait. C’était d’ailleurs une telle bousculade qu’il était à se demander si la rue serait assez grande encore pour répondre aux conjointes assiduités de  SLC pitance et Kauffman & Broad, ces deux poids lourds de la démolition, et autres bulldozer-passion. Au final, Kauffy a obtenu les 7 et 9 de la rue tandis que Pitoo s’empare du 11.

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9 rue Aynard, façade, en sursis, future Villa Aynard.

Le 1er projet, celui de Kauffman donc, c’est la « Villa Aynard ». Rien de particulier à observer sinon qu’il mise par son choix éponyme et sobre sur une référence de terroir plutôt sexy. C’était en outre parier sur la sécurité : avec ce patronyme explicite, impossible de confondre ce nouvel immeuble, ou plutôt nouvelle « villa », blanche et lisse de son état, avec une autre, une voisine, qui sait ?  Son nom l’assigne en effet à sa rue sans possibilité d’erreur et plus fidèlement que la bûche à sa cheminée ou que le chien à son maître (note personnelle : penser à trouver des comparaisons moins prosaïques la prochaine fois, tout de même). C’est aussi, en somme, l’atout des noms dépourvus de toute créativité, comme en architecture du reste. En clair, le défunt député du Rhône (E Aynard) ne serait pas peu fier de voir que sa postérité ne s’étend plus seulement à une rue mais aussi à l’un de ses édifices. Une consécration.

Nous avons évoqué le 1er projet, examinons à présent le suivant.

Celui-ci affiche « Le Manhattan ». Gageons que cette entreprise, emportée par son accent sauce West coast, contribuera à conférer cette touche américaine qui manquait si cruellement au quartier. Ses mirifiques lignes sans doute inspireront un bilinguisme neuf, soudain et intraitable, un développement du commerce international sans doute, ou pourquoi pas des transactions en US dollars. A l’inverse du précédent projet il ne fait aucun doute qu’un véritable brainstorming, seul, aura pu résoudre la lourde responsabilité d’attribution de nom qui seyait à cette ambitieuse façade à parement de briques.

Car, oui, la brique est à la mode, la mode est à la brique. On l’éprouve à chaque coin de nos modernes rues. L’inspiration, le verbe, devait par conséquent et naturellement se tourner vers les buildings de Chicago ou de Manhattan. Et c’est un frémissement d’impatience qui secoue tous les amateurs de briques, jeunes ou vieux, à l’annonce de l’exotique projet outre Atlantique de franchir les sept mers, telle une tortue ninja jaillissant hors de ses natifs égouts new-yorkais.

Nous ne manquons pas d’idées en prolongement. Des idées où l’urbanisme s’accomplirait en harmonie avec ce beau rêve américain mité jusqu’au coude. C’est pourquoi, pour ce qui restera de rue Aynard à démolir, nous n’hésitons pas à suggérer  pêle-mêle : Le Massachusetts, Le Far West ou le Blue Fucking Bullshit. Nous espérons de tout cœur que nos voix seront entendues par ces promoteurs ou par d’autres.

 

Bilan (sommaire) sur le choix des noms : Si le 2e sonne moins député du Rhône, il rend compte bien d’avantage de l’aspect briquettes en terre cuite.

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Les bâtiments qui composent le 9  sont de lointains témoins d’une vocation résidentielle, pavillonnaire, intimiste et ombragée de la rue Aynard. A peu près abolie de nos jours, c’est du moins telle qu’elle existait peu avant la seconde guerre mondiale. Il s’agit de deux bâtiments séparés l’un de l’autre par une allée. L’ensemble dénote une proximité de style, d’époque et évidemment une appartenance.

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Portail de l’allée circulant entre les deux bâtiments du 9 rue Aynard

Le rez-de-chaussée est supporté par un embasement dont le parement est à bossage léger. Un soin nuancé est apporté au traitement décoratif.  Garde-corps en fonte Art déco d’un dessin standardisé, chambranle des baies aux lignes épurées, volets métalliques, le tout d’une typologie de construction caractéristique des années 30. La verdure enchâsse les habitations, modestes, dans un cadre très amène. Ces dispositions ne manquent pas d’attirer le regard, ni d’inspirer les réflexions qui s’imposent sur les critères d’un authentique cadre de vie.

Baie ornée d’un chambranle plat et de son garde-corps, au 9 de la rue Aynard

 

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9 rue Aymard, appui de fenêtre, garde corps et embasement avec traitement en bossages.
9 rue Aynard, allée entre les deux bâtiments, perron, entrée et marquise.
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Pièce au r-d-c du 9 rue Aynard avec sa cheminée en cours de démolition.

 

Je me rappelle il y a quelques mois, vers la fin de l’été, au moment de mes prises de vue les plus lumineuses, avoir entraperçu des gens par la fenêtre. Où sont-ils à présent ? J’éprouve en ce jour quelques regrets de n’avoir trouvé lors la force et l’audace de les interroger.

Enfin, vous comme moi, mes regrets, nous voilà autorisés à conjuguer tout cela au passé.

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Démolition : N°117 & 119 rue Baraban

Démolition : N°117 & 119 rue Baraban

« Risque d’effondrement »

Ne vous laissez pas impressionner par l’insoutenable caractère d’incertitude auquel relègue cet affichage et raccrochez-vous à de rassurantes convictions : à l’heure où je parle, les deux maisons qui en faisaient l’objet sont d’ores et déjà réduites à un insignifiant et inoffensif tas de gravats. Ouf, la catastrophe a été évitée de justesse.

Il y a eu du remue-ménage ce mois-ci dans le secteur. Les expertises avaient révélé que les maisons à démolir présentaient le risque de se démolir toutes seules. Le monde entier, le quartier surtout, retint son souffle. Ce providentiel état de vétusté conférait aux deux condamnées un inouï et paradoxal surcroît de longévité. Mais cela n’entamait nullement le projet de les abattre, tout au contraire, on s’agitait. Et s’il était question de hâter le nécessaire, excluant par la même la possibilité de les laisser s’effondrer par leur volonté propre, sécurité oblige, c’était surtout que ces choses-là ne se font pas. On le comprend, la profession était bafouée voire mise en danger.

Le mal était là. Le programme de démolition pâtissait d’un état de ruine avancée d’immeubles ruinant un calendrier de ruine organisée et programmée cinq ans à l’avance. Et on n’est jamais aussi sérieux que devant des choses qui ont été planifiées, arrêtées, balisées. Ainsi on pressait ces maisons de se tenir droite le temps de venir leur mettre un bon coup de pelle.

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Carrefour des rues Baraban et paul Bert, vue en direction du Nord. Les maisons démolies sont tout au fond.

La rue enfin a été barrée et des panneaux placardés. Il y a 15 jours, j’ai même croisé un monsieur qui était dans ces affaires  et qu’autant d’incertitude paraissait jeter dans l’embarras. Son front perlait à grosses gouttes en plein mois de novembre. C’est qu’il avait «une démolition à faire» (je cite). Il en parlait au téléphone, d’une façon que d’autres auraient employée pour évoquer l’angoisse de leurs courses de Noël deux jours avant le rush. Le soir sans doute quand sa femme l’interroge à table sur l’avancée de la démolition, elle lui demande pour lui remonter le moral : «Chéri, ça avance cette démolition ?».  Mais pour lui, c’est le drame ; il répond, contrit, les yeux tournés vers sa soupe où flottent quelques croûtons impitoyables devant sa détresse : « Ah, hélas, je crains que les formalités de cette démolition ne puissent s’exécuter dans les délais, à moins que ces garces de maisons ne tombent toutes seules sur la tête des passants, ce qui serait un drame pour la profession. »

Fort heureusement nous savons le fin mot de l’histoire, ces aléas ont été surmontés, tous. Ça a été, en clair, beaucoup d’incertitudes dépassées grâce à davantage de professionnalisme. Ainsi, les maisons ont pu être sauvées in extrémis de l’effondrement grâce à leur démolition :

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Démolition en voie d’exécution aux 117 et 119 de la rue Baraban

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La rue Baraban dans ses tronçons encore préservés ne manque pas d’allure. Le carrefour qu’elle forme au croisement de la rue Paul Bert est remarquable à plus d’un titre. L’ensemble  mériterait une présentation plus ample et j’aurais l’occasion d’y revenir. Bornons-nous à dire qu’il s’agit de constructions de la seconde moitié du XIXe d’allure faubourg et qui présentent aux numéros voisins que sont les 123 et 125 de remarquables remplois d’époque beaucoup plus anciennes : niche et arcs en pierre de taille du XVIIe, balcon du XVIIIe, autant de formes surprenantes si loin du centre-ville.

Mais quel tort ne lui ferait-on pas en le réduisant à un simple et élégant cadre de théâtre, puisqu’il est également authentique cadre de vie, témoins les intéressants commerces qui l’habitent.

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Angle des rues Baraban et paul Bert. Vue en direction du sud. Source : Google Maps

Pour finir je dirais que les deux maisons précédemment citées, sises aux N°117 et 119 et qui ont transformé leurs chances d’effondrement en authentique effondrement – effondrement contrôlé cela s’entend – étaient le prolongement nord du cadre de vie ainsi présenté. Le projet qui sévit ici dépossède donc le quartier. Certains experts reconnus en dermatologie, de passage, ne rechigneront pas à la comparaison avec une sorte de lèpre urbaine qui se propagerait depuis le nord, transformant en gros pâté tout ce qu’elle touche. Attention donc en traversant la chaussée.

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Rue Baraban, avec au 1er plan le 115 face au couchant, préfigurant la suite des opérations.

Passons. Le reste, l’ensemble mitoyen composé des N° 121 et 123 doit faire l’objet d’une réhabilitation tandis que le 125 à l’angle de la rue Paul Bert doit subir, lui, une démolition partielle mais suivie de « reconstruction à l’identique ». Affaire à suivre et pour la bonne voie de laquelle les prières de toutes espèces sont les bienvenues.

Quelques informations supplémentaires sur le projet ici.

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Enfilade rue Baraban du 115 au 125 dont les 1ers N° sont à présent effondrés/démolis.
Démolition : 40 au 44 rue Saint-Isidore

Démolition : 40 au 44 rue Saint-Isidore

Je m’en suis aperçu en me baladant hier : la persistance de la rue Saint-Isidore au sein de Monchat comme belle, simple et attachante rue de village est devenue un concept très relatif. Monchat, peut-on s’enthousiasmer pour notre ville, les joyaux qu’elle recèle, et se dispenser de connaitre Monchat ?

Monchat, c’est une parade bourgeoise proprette où les usines mêmes s’enrobent de verdure dans une accolade lumineuse :

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Avec de-ci de-là d’éloquentes touches, celles d’un art architectural qui infléchit le temps à ses caprices et à ses courbes :

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Ici une maison et sa grille Art nouveau rue Jeanne d’Arc, tout à coté.

Et, pour que je revienne d’une balade de Monchat en me disant que décidément tout va très bien mieux madame la marquise, il aurait sans doute fallu que j’y fusse passé les yeux bandés et des bouchons de 8 cm dans les oreilles; stratégie de déplacement qui, au vu de la conjoncture actuelle, eût été le moyen le plus efficace pour me cogner à une grue ou une pelleteuse (et me retrouver impliqué bien malgré moi dans une sombre histoire de terrassement de chantier).

Tout au sud de la dite rue donc c’est tout un carrefour qui est aboli. Maisons, pavillons, ateliers, tout doit disparaitre. Et, à l’heure où je parle, la majeure partie de ce qui figure dans ce cercle rouge n’existe plus déjà :

Carrefour St-Isidore et Jeanne d’Arc, Vues Google Earth dans le sens sud-est et Google Maps dans le sens sud-ouest.

Alors on ne va surtout pas réclamer contre le besoin de construction, pas aujourd’hui, pas ce matin ni ce soir, juste contre la façon dédaigneuse dont il s’exprime qui est une négation de l’histoire, d’une harmonie et souvent d’un mode de vivre. Négation dictée par un seul principe : le profit, l’avidité de produire vite et mal sans égard pour rien ni personne.

Les nouvelles constructions ne nuiront certes pas à l’harmonie par leur hauteur. En revanche c’est aussi la prédominance des clos de pierres (ou plus souvent de pisé), ruraux, qui confère ses caractéristiques au quartier. Ne pas les conserver, eux et leurs éléments emblématiques que constituent les portails d’entrée souvent fort remarquables, le tout pour leur suppléer de longues façades blanches, ineptes et découpées par Mr Design, c’est d’un mépris sans nom !

Ainsi, aux alentours du vaste espace en friche visible sur la vue aérienne c’est un sacré coup de jeune, du genre lifting raté, qui rappellera les heures sombres de la chirurgie esthétique et les plus grands échecs du bistouri qui l’ont accompagnée.

Ici une petite maison en bout de course de la grue qui pose pour la postérité avant d’aller rejoindre ses copines dans l’éternité :

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40 rue St-Isidore

Elle ne se doute encore de rien, laissez-là dormir encore un peu, insoucieuse du progrès et des lumières de Lyon Métropole Habitat qui lui arrivent du coté droit.

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Autre point de vue, conçu comme une allégorie de la lumière du progrès moderne poignant à l’horizon contre les sheds de la barbarie.

Soucieux de ne plomber la journée de personne, je terminerai bien entendu sur une touche légère pensée comme un petit jeu.

Sur ce cliché trouvez l’erreur :

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Un indice, il pourrait s’agir d’une erreur de plus de 20 mètres de long.

 

Démolition : 6 Rue Béranger.

Démolition : 6 Rue Béranger.

Je passais suffisamment souvent devant elle pour me préoccuper à bon droit de son avenir. Je me disais : « Tu n’as pas la carrure ma petite, des ambitions de logement proches de la nullité, et en plus tu as le front de tourner le dos à cette puante de Part-Dieu qui t’arrive par derrière. A ce stade de désinvolture c’est d’ailleurs de l’inconscience»

Bilan des courses quand j’ai aperçu hier un petit panneau de voirie placardé sur ta figure, je me suis dit : « Toi tu vas avoir des problèmes ».

Rebilan des courses : Démolition totale.

Certaines fois on lit Démolition partielle avec conservation éventuelle d’un truc peut-être etc, là non c’est Démolition totale, inutile donc d’aller se faire suer jusqu’au service de l’urbanisme pour se faire une idée plus précise du projet, il est tout indiqué par ce panneau, plus lisse qu’un procès verbal : immeuble de bureau. Quand je te disais que la Part Dieu te lorgnait dessus !

Au lieu de te rendre habitable et de faire fleurir ton joli balcon, on te substitue une vitrine de verre trempé, quelque chose qui manquait au paysage quoi.

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