Les Etablissements Marmonier à Lyon

Les Etablissements Marmonier à Lyon

Le sujet dont je veux ouvrir aujourd’hui la première page s’est imposé à moi à une date relativement récente. A sa découverte, en septembre dernier, j’avais bouleversé mes plans et éclipsé tous les anciens sujets que je méditais depuis des semaines. L’obligation, presque le devoir, de ne pas retarder sa présentation tenait à une motivation très simple. Il se trouve que le bâtiment dont il s’agit était visible depuis l’entrée des archives départementales où je me rends quotidiennement. En clair il me sautait aux yeux jusqu’à l’absurdité, puisque aucun sujet jamais n’avait sommeillé à distance si rapprochée de son lieu d’étude. Et comme feindre l’indifférence à son endroit, pour me retrouver à gratter et creuser du papier devant lui mais à propos de tout autre chose que lui, me paraissait une imposture et un affront, J’avais pris la décision de lui consacrer mes prochaines investigations.

Rue Mouton-Duvernet, en direction du sud.

Qu’on se rende rue Mouton-Duvernet pour aller aux Archives départementales du Rhône ou alors au bureau, on passe sous l’ombre d’un gigantesque édifice. Il s’agit du central téléphonique Lacassagne. A ses pieds un édifice plus âgé, aux pieds de celui-là enfin, un campement improvisé, celui des albanais. Tout ici est traversé par le vent d’un constant mouvement. On se souvient encore des grands immeubles des années 50 rasés il y a quelques 8 ans avant les aménagements de voirie qui modifièrent en profondeur le visage du quartier.

Vue générale, printemps 2017.

Là où les pelouses croisent les voies de tram, demain les albanais auront levé le camp, et, au surlendemain, le petit bâtiment, aura vu s’éparpiller son dernier souvenir.
Orange remodelait le site environnant le central, cela n’avait rien d’une nouvelle. Rien avant une période fort récente en revanche ne m’autorisait à conclure à la condamnation du petit bâtiment jaune et gris. Naïveté, quand tu nous tiens.
L’affichage public était une supercherie. Tout donnait la parole à la promotion, celle de gigantesques surfaces à bâtir dans un tènement plus spacieux encore et déjà superbement vide. En réalité dans une opération de cette ampleur le fétu comptait pour trop peu au pied du géant pour seulement lui voir manifestés les usages et les règles, non celles de la civilité, mais de la voirie. Personne d’ailleurs n’exigeait davantage.

Lui, c’est un vieux souvenir, qui remonte au moins à l’époque où je franchissais l’Avenue Félix Faure pour me rendre à pied jusqu’à la manufacture des tabacs. Aveugle, la confiance me confère toujours le sentiment d’une foi, inébranlable dans la constance de tous mes repères visuels, tout ce que l’usage et l’habitude ne me font plus voir la plupart du temps mais que je regarde encore avec une inconditionnelle affection. Cet édifice, comme d’autres, en faisait partie ; et l’expérience pourtant, celle d’avoir vu tomber de bien plus remarquables objets, n’a jamais entamé cet aveuglement qui ne me vaut rien et qui est aussi obscur que l’amour.
Un renfort de grillage plus tard, adjoint à un panneau précisant prosaïquement la durée prévue à la démolition, précédant dès le surlendemain l’arrivée de quelques explicites et gros engins, auront été nécessaires à mon désenchantement. C’est ainsi.
Au final j’imaginais très bien Orange ou tout autre entrepreneur dessiner et fructifier son carré tout autour de ma pauvre petite relique, sans la toucher, l’abîmer, et l’enchâsser en silence dans une sorte de coffre couleur blanc-vitre. Et sans doute eût-on fait au moins autant avec un peu de goût et surtout beaucoup moins d’argent.

Le bâtiment est aujourd’hui détruit. Et il ne se représentera de sitôt pareilles occasions de pouvoir assister à pareilles chutes depuis la vitrine des Archives.

Démolition, vue depuis la vitrine du hall des Archives, Octobre 2017.

Au fait quel était-il ?
Bien peu de choses laissaient présager du récit et de l’histoire dont cette minuscule subsistance avait été longtemps seul et dernier témoin à la face des passantes générations. Le passé, indéchiffrable, s’était replié dans ses voiles. Depuis la voie du tramway avait succédé à celle du chemin de fer qui laissait volontiers supposer aux avertis que cette relique pouvait être, comme il y paraissait, un vestige de la gare de l’Est de Lyon qui se trouvait dans les parages. Il n’en est rien.
J’ignore si c’est une fatalité mais il est impossible de vouloir s’emparer d’une piste d’une histoire à La Guillotière sans louvoyer, dériver et finir immanquablement vers la grande histoire industrielle lyonnaise, riche de promesses, prolifique d’aveux. Puis de là redécouvrir cet amas de rien, transfiguré, brillant dans une de ces épopées qui nous rappellent combien riches de leçons et d’histoire sont ces murs lézardés qui ne disent plus rien à personne tant on les a malmenés.

Façade sur la rue Flandin, été 2017.

Aussi ce bâtiment me réservait-il bien des surprises. Il s’agissait d’un vestige industriel ayant appartenu aux Établissements Marmonier, fabricants de matériels vinicoles, en particulier de pressoirs.

L’histoire commence à Bourgoin avec Norbert Marmonier, puis elle s’enracine durablement à Lyon où Jacques-Félix Marmonier, fils du précité, à partir de 1855 saisit la fortune. A  compter de 1883 elle connait son apogée ici même, rue Maurice Flandin, puis s’achève quelques cinquante années plus tard.
Avec ces pressoirs, la maison Marmonier s’était hissée au rang des premières fabriques dans ce domaine. Aujourd’hui encore, il parait qu’en furetant à l’autre bout du monde on tombe sur des pressoirs à vins estampillés « Marmonier ». C’est ce que m’ont assuré M. Jean Marmonier, descendant de Jacques-Felix Marmonier, et qui s’est passionné pour l’histoire de sa famille, ainsi que M. Corgié, patron de PMH vinicole, à ce titre, successeur des établissements, au cours d’une conversation dont il m’ont l’un et l’autre fait la grâce.

Marmonier, famille d’ingénieurs et de pionniers. J’avais posé le pied dans l’histoire d’une famille dont quantité de membres avaient créé, déposé des brevets, marqué enfin le secteur des innovations techniques et industrielles liées aux outils vinicoles, mais pas uniquement.

Pour éclairer ce pan mal connu de l’histoire industrielle lyonnaise je consacrerai cinq de mes prochains articles à ce sujet. Mon intention est de démontrer comment et de quelle manière cette famille en contribuant à transformer le domaine de la fabrique vinicole a façonné dans le même temps cette portion de territoire en pleine transition urbaine en y implantant usines et constructions.

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