Maisons, plus neuves tu meurs, et place pour la Concorde

Maisons, plus neuves tu meurs, et place pour la Concorde

Inscrite depuis peu au registre des regrettables accidents villeurbannais, la maison formant l’angle des rues Paul Péchoux et de Genas, au même titre que sa voisine, consacre l’inexorable déclin du quartier des Maisons Neuves et son irréversible dégringolade qui n’est pas née d’hier et ne finira pas non plus demain. Bientôt l’entrée villeurbannaise située au débouché de l’Avenue Felix Faure offrira à la vue non plus l’apparence aérée, chaleureuse et d’aspect faubourien qu’elle a longtemps revêtue mais, tel le vulgaire avant-coureur de la détresse urbaine et architecturale régnant par delà, la médiocrité du standard dans laquelle la complaisance l’a enfermée depuis des décennies.

Il faut d’ailleurs se faire une idée de la façon dont les grues rayent les nuages depuis quelques temps.

Vue sur la place des Maisons Neuves depuis L’Avenue Félix Faure .

Villeurbanne, qui a toujours tenu à l’affirmation de son identité contre sa rivale lyonnaise, signe cette fois un coup de maître qui peut lui assurer un bel avenir dans les mérites qu’elle se revendique. La nouvelle entrée de l’ancienne route de Crémieu (actuelle rue Jean Jaurès) saucissonnée entre la nouvelle Zac des Maisons Neuves et les futurs aménagements du tramway la réduiront à un vulgaire nœud, un lieu, un emplacement, ce qui néanmoins d’un point de vue strictement ontologique et métaphysique, vaut toujours mieux que rien.

A droite maison démolie, Rue Paul Péchoux.

En me baladant naguère dans le coin, la désagréable certitude que tout ce que j’embrassais du seul regard était voué à disparaître corps et biens au cours de l’année peut-être, au moment où les plans prendront effet, m’était véritablement navrant. D’ailleurs à l’heure actuelle je ne tire aucune conclusion définitive de ma consultation du PLUh et de son diabolique bariolage. Si bien que je reste incapable de me prononcer sur la nature de l’assaisonnement et des sauces auxquels va être mangé le reste des maisons qui composent le pourtour des Maisons Neuves.

Qu’essaient donc de me dire ces indéchiffrables rayures? Zone de bombardements imminents ou quartier à préserver? Si je l’ignore encore à l’heure où je creuse ces lignes, j’essaierai de débrouiller tout ceci prochainement après avoir investi au choix dans de l’aspirine, de l’intelligence. Ou encore le ferai-je au jour plus propice, mais moins prévisible, où le PLU deviendra une véritable proposition démocratique tournée vers les citoyens et non une cryptique tartine nomenclaturée réservée à l’élite qui l’a produite et qui peut en tout état de cause en vanter les mérite devant le peuple.

Aussi bien la maison d’angle démolie correspond à un emplacement de voirie (pour cause d’élargissement de la route) que je suis capable d’identifier, ce qui n’est pas le cas de sa voisine, parfaitement en retrait et tapie tranquillement dans la rue Pechoux jusqu’à ce jour. J’ignore donc si le coup de vent qui l’a malencontreusement emportée avec la précédente était intentionnel et si, raison immobilière oblige, il s’est agi de donner une assise suffisante au nouvel espace frappé d’alignement pour sa réutilisation.

Angle Péchoux/Genas, tout a déjà disparu, à l’exception de l’immeuble au fond.

La politique urbaine de la table rase est toujours profondément choquante quand elle s’applique à des espaces de qualité. Pourtant ici, comme dans beaucoup d’ailleurs de notre bonne ville, c’est son décret infirme et aveugle qu’on promulgue, en parfaite ignorance de l’histoire, de la valeur des choses. Et c’est un drame qui à force d’être rejoué épuise le constat de la banalité à Villeurbanne tant l’espace historique bâti semble peiner à compter davantage que comme simple terrain de jeu, vierge et propre à lotir ou à tracer au compas.

Je ne veux pourtant pas redire du mal des édiles, eux, leurs gros stabilo, et leurs trousses pleines de merveilles, j’en ai suffisamment dit.

Rectifions le tir en précisant par ailleurs que la responsabilité de ces aménagements mesquins ne saurait être endossée par notre Ville seule, lésée dans ses attributions sous la férule de la Métropole. Métropole qui a parfaitement su tirer les leçons urbaines villeurbannaises.  Car après tout, c’est en bonne considération des saccages et des mutilations que la Ville était capable de s’infliger à elle-même, et au vu du peu de respect qu’elle avait pour son propre corps, que la métropole n’a pu être élevée à s’embarrasser de scrupule. Pourquoi en effet s’attendre à voir la métropole considérer Villeurbanne comme autre chose que le dépotoir où elle peut projeter ce qu’elle n’ose même plus réaliser à Lyon.

Et s’il se trouvait pourtant dans le quartier un détour dont l’ombrage révère le pittoresque, c’était au long de la rue Paul Péchoux qu’il fallait le quêter.

19 et 21 Route de Genas flanquant l’entrée de la rue Paul Péchoux en direction du Nord. Le 21, à droite est démoli ainsi que la maison juste à l’arrière.

La Route de Genas délivre un parfait exemple des faveurs qu’on réserve à Villeurbanne, avec un coté seulement frappé d’alignement qui est le coté gauche, c’est-à-dire villeurbannais, toujours au prétexte de l’élargissement de la voirie.

Angle de la rue Paul Péchoux et de la route de Genas après sa conversion en cendre homologuée et recyclable.

Comme c’est un sujet que je médite depuis longtemps que cette fameuse route de Genas, et que j’avais trouvé dans démolition d’un bel immeuble bourgeois qui remonte déjà à l’été dernier, le prétexte d’une solide recherche (que je n’ai jamais terminée) je me contenterai de remâcher simplement ma frustration ressuscitée dans la plus récente disparition du nouveau maillon d’un ensemble  promis à la disparition ou à la perte en signification.

***

Les démolitions de la semaine dernière ont donc porté sur la petite maison d’angle et sur divers bâtiments situés à l’arrière, rue Paul Péchoux. Cette maison portait jadis le N° 21 sur la route de Genas. Les autres bâtiments portaient les N° 5 à 7 sur la rue Péchoux.

N° 21 Route de Genas, angle Paul Péchoux.

Cette maison, tournée sur la route, appartenait à la famille Perrin à la fin du XXe siècle. Elle remontait au moins au dernier quart du siècle précédent. Sa physionomie fort simple, trois travées, un étage surmonté d’un demi étage de greniers, rappelle que la Route de Genas, grande voie de communication en direction de l’Est, était presque exclusivement bordée de maisons de cette nature jusqu’au commencement du XXe.

Ici, dans le voisinage direct de la fourche que formaient la Route de Crémieu (Jean Jaurès, après la Place des Maisons Neuves) et celle de Genas (Chemin de grande Communication N° 29), les bordures de la voirie étaient déjà construites en continue jusqu’à la rue Galilée, à l’Est, dès le milieu du XIXe siècle, à l’indéniable  faveur du dynamisme urbain des Maisons Neuves, quartier neuf encore et en pleine expansion.

Vue en direction de l’Ouest

La fourche dont je parle n’existe plus depuis longtemps. Ou plutôt elle ressemble à la proue du Hollandais volant après sa collision avec un iceberg de gros calibre. La voirie moderne a raboté avec gourmandise tout l’espace qu’elle a pu, au point de le rendre grotesque et illisible. Ces modifications sont intervenues à compter de 1888, date de l’application des nouveaux plans d’alignement à la route de Genas qui se sont complétés de diverses interventions particulière visant à rectifier un emplacement de circulation jugé fort épineux.

N° 5 rue Paul Péchoux

Le N° 5 rue Paul Péchoux qui a suivi la petite maison d’angle dans la voie du gravât avait bien de l’allure avec ses chambranles de baies en appareil de brique. Ce choix d’appareil se retrouvait également à l’enchant, c’est-à-dire, aux angles, formant la continuité verticale sous forme de chaînages harpés. Cette disposition n’est pas si courante à Lyon, et elle m’attire irrésistiblement vers mes dernières réflexions autour de villes où l’emploi de la brique fait loi.

Avant Péchoux, on était ici, jadis, rue de la Concorde, chemin vicinal de la ville de Villeurbanne; et, hier comme aujourd’hui, aux portes du quartier Montchat qu’on rejoint par la rue Feuillat, de l’autre coté de la route de Genas.

Cette rue conservait d’authentiques caractéristiques dont la valeur était fonction des pertes et des déprédations commises aux autres points de la ville. Cette singularité tenait au rapport particulier obtenu entre l’étroitesse de la voie et la hauteur non négligeable des constructions, indéniable résultante des pressions urbaines et démographiques exercées sur un espace viaire ancien. Tous ces aspects conféraient une fraîcheur qu’on recherchera bientôt en vain ici, dans une ville résignée à des formes bâtardes et convenues.

Je conclus sur une dernière image qui vaudra toujours mieux que les mots, spécialement quand l’écœurement porte le vocabulaire à l’inanité.

3 réactions au sujet de « Maisons, plus neuves tu meurs, et place pour la Concorde »

  1. Merci pour vos si beaux textes.
    Belle prose, acte de création face à ces diverses et variées démolitions.
    Il m’est arrivée de peindre les démolitions, autre moyen de rester actif malgré tout.

    1. Merci beaucoup.
      Convertir un acte de destruction en acte de création m’aide à supporter la disparition définitive des choses. Je crois comprendre que vous êtes dans le même état d’esprit en peignant.

      1. Bon jour,
        Oui, c’est tout à fait cela : rester dans la création face à la démolition et aussi « convertir l’acte de destruction en acte de création « … Ce qui est construit sera dans un certain futur démoli à son tour…Impermanence des choses…!
        Personnifier les pelleteuses et les grues permet d’appréhender les démolitions sous un autre oeil !
        Celui de l’enfance et de sa capacité à recréer le réel pour appréhender ce qui l’incommode plus facilement.

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