Démolition 53 et 55 rue Paul Verlaine, Villeurbanne

Démolition 53 et 55 rue Paul Verlaine, Villeurbanne

En jetant un œil au dernier numéro du Viva, revue mensuelle gratuite émanant de la municipalité villeurbannaise, je suis tombé nez à nez, pages 18 et 19, avec un article traitant de certain concours photo Instagram lancé à son initiative. Il célébrait les façades de la ville en récompensant le plus beau cliché.  L’impression de familiarité du cliché de la façade qui avait inspiré le lauréat me força à loucher d’un peu plus près sur la double page du Viva afin de m’assurer de ce que mes yeux voyaient. Oui, oui, il s’agissait bien du 53 de la rue Verlaine. Autrement dit d’une maison que je savais promise à la démolition, ce que la revue, elle, ne paraissait pas savoir puisqu’elle n’y faisait aucune allusion. La transparence sur ce sujet sans doute eût été plus confondante. Aussi, aucun traitre alinéa ni aucune traitre parenthèse ne vint oser de fausse note sur celles claironnantes de la victoire.

L’absurdité – terme auquel je serais tenté de préférer celui d’hypocrisie – d’une situation consistant dans la célébration une forme d’esthétique dont le fondement est architectural et patrimonial mais sans qu’aucune conscience patrimoniale ne vienne s’en méler, ni par devant ni par derrière, ressemble diablement a de la langue de bois. C’est dingue, c’est comme si je me piquais de sensibilisation à la cause écologique à gros renfort de 4×4 et en arrosant les gens de pétrole en leur disant : « alors l’écologie, les gens? » . Voilà bien le degré zéro de la communication et de la cohérence. La fumisterie aurait pu fournir l’objet d’un autre concours Instagram.

N° 53 rue Paul Verlaine

Bref, bienvenue à Villeurbanne où la municipalité ne se sent pas concernée par son patrimoine bâti, sinon à en parler, par principe, mais sans jamais s’embarrasser d’engagement excédant le simple album de coloriage. De sorte qu’elle ne sent pas seulement la légèreté qu’il y a à décerner un prix au plus beau cliché de façade, faisant son sujet d’une façade destinée à être réduite en bouillie dans quinze jours. Autant que la thématique du concours s’annonce comme médaille posthume, ou félicitations du jury avant euthanasie, ce serait faire preuve d’honnêteté.

Le N° 53 ne partira pas seul, il emmène avec lui la maison voisine, au 55. Et j’en reviens ici à la vision étroite qu’ont les élus de leur patrimoine bâti. Ils la font rentrer dans le carcan des Gratte-ciel. Cette acception commode leur permet d’avoir la main libre et, disons-le franchement, plutôt lourde sur tout ce que ce pauvre périmètre exclut. Le patrimoine à Villeurbanne ce sont les Gratte-ciel, rien d’autre. Essayez de publier une brochure sur le patrimoine bâti de Villeurbanne en dédaignant de faire figurer en couverture tout autre chose que nos gratte-ciel, essayez et vous serez reçus à coups de pierres. Bref les gratte-ciel c’est l’alibi qui signe la mise la mort du reste à Villeurbanne et qui consent l’ensevelissement de nos vies dans le vaste cercueil en béton que la municipalité nous dessine.

53 et 55 rue Paul Verlaine

Ce trait est d’autant plus absurde qu’ici, dans le cas des maisons de la rue Verlaine, nous nous trouvons au cœur du quartier des Gratte-ciel. Alors oui, nous ne sommes pas en face d’un gros building qui tache et qui crève le ciel. Et alors ? Le témoignage de ce que l’on a pu produire ici aux Gratte-ciel à une période parfaitement contemporaine de l’érection des Gratte-ciel, n’est-il pas susceptible d’être conservé, précisément au titre de l’exemplarité de son statut de précieuse exception ?

Adéquation fallacieuse du patrimoine villeurbannais aux Gratte-ciel, adéquation tout aussi fallacieuse des Gratte-ciel à un principe matériel et physique. Acception décidément restrictive pour ne pas dire caduque qui définit un principe de conservation patrimonial non pas en vertu d’une contigüité historique ou de tout autre critère de sens, telle l’esthétique, et en veillant à la richesse de la diversité, mais dans une conviction grossière, aveugle, abandonnée dans son analyse à une catégorie de gens qui n’y connaissent rien mais auxquels on laisse décider pour nous.

A gauche le beffroi de l’hôtel de ville, à droite la maison condamnée

Je m’étais rendu là-bas à dessein d’illustrer mon propos et il se trouvait que par le plus grand des hasards une camarade m’accompagnait qui n’était pas au fait de cette destruction. Une minute auparavant nous discutions pizza et huile piquante, elle assurant de me renseigner sur une excellente adresse à Villeurbanne. Elle découvrit, la mort dans l’âme que ses fameuses pizzas  avaient définitivement déménagé, faute d’avoir pu s’accommoder d’un nouvel ingrédient : le gravât à gros grains, sauce goudron. Mais voici précisément la circonstance qui la décida  à me faire une petite présentation, la sienne, de la vie des lieux qu’elle avait bien connus.

La cour et ses dépendances au 53

Les lieux je les ai connus pour ma part, quoique d’assez loin et à une date toute récente. Mais j’avais  rencontré le patron pizzaiolo. Cette pizza de la dernière chance fut l’occasion pour lui aussi de se livrer. C’était deux semaines avant son départ définitif, soit deux semaines après qu’il ait reçu l’injonction de vider les lieux, les propriétaires ne s’étant pas priver de l’aubaine de rentabiliser un bout de terrain qui pour eux ne valait pas davantage que s’il était occupé par un champ d’orties. Les gens qui sous-estiment l’effet et les vertus de l’apparence de leur ville et qui ne croient pas que cette apparence soit décisive à la qualité du vivre ensemble, s’entendent en général à merveille, d’un coté pour vendre, de l’autre pour acheter sans s’embarrasser de beaucoup de scrupules. Merci à eux.

 

***

Les deux maisons promises à la démolition sont sises au 53 et 55 de la rue Verlaine. Chacune compte deux étages. La première sous un toit traditionnel à deux versants et murs gouttereaux orientés cour et rue, la seconde présentant un mur pignon sous une petite croupe en façade abritant son dernier étage limité à une seule travée visible .

le 53 et 55 rue Verlaine

Une petite modénature souligne la plupart des baies, garnies de crossettes peu saillantes, avec au 53 une répétition de cet ornement dans l’œil-de-bœuf inscrit dans un ovale. Cet œil-de-bœuf est assurément l’élément original qui signale la maison.

L’œil-de-bœuf au 53
Détail de la façade du 55 rue Verlaine

A ses cotés, la porte présente un alignement de panneaux embrevés, sobres, mais qui dénote un soin décoratif certain. Les gardes-corps des baies, eux, sont en fonte, de style Art Déco. Au coté sud enfin une allée ombragée longe le 55 et circule entre un mur, un auvent et un escalier de façade incluant à hauteur du premier étage une petite coursive.

Allée longeant au sud le N° 55

Au dedans du N° 53 c’est un escalier droit suspendu, garni d’une sobre rampe.

Escalier du N° 53

Ces maisons aux lignes et aux dimensions simples et attachantes dénotent avec leur environnement. On va remédier à cet état de fait et corriger l’anomalie comme on arrache la mauvaise herbe. C’est un havre, une singularité, une richesse que nous échangeons contre l’inexorable et interchangeable carcan de vivre, la fabrique du banal. Faut-il former le vœu qu’un Domino’s Pizza, usine à pizzas, bâclée dans une brique de 30 mètres qui nous bouchera la vue, s’y substitue?

La conservation de l’ancien est-elle pourtant l’affaire de seuls vieux croutons tournés obstinément vers le passé, ou aussi celle d’esprits pour qui elle constitue un liant, un vecteur de cohésion et de vie sociale?

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